L’adieu à la mère

– À Roza –


Calée dans son fauteuil,
Toujours belle malgré
L’empreinte des années,
Bien que très affaiblie
Par le dernier écueil
De cette maladie
Qui lui brouillait le teint,
 
D’un geste de la main
Dans le jour qui vacille,
Elle a donné congé
À toute la famille
Pressée à son chevet ;
Les jeunes, les anciens,
Les proches, les cousins
Pieusement rassemblés,
 
Mais quand son fils aîné
À son tour s’est levé
Pour la laisser en paix,
Elle lui prit la main
Pour mieux le retenir
Dans l’ombre de son sein,
Lui offrant le parfum
Cher à ses souvenirs
D’enfance retrouvés.
 
Dans le silence dense
Qui régnait dans sa chambre,
Son petit tout près d’elle,
D’une ultime caresse
Elle a posé sa main
Doucement sur son front,
 
Comme pour lui donner
En plus de sa tendresse,
La bénédiction
De celle qui l’avait
Enfanté vaillamment ;
Sa douceur maternelle
Son regard sur la vie,
Son chant, son énergie,
Son goût pour la lumière
Et pour la poésie.
 
Puis le fils a veillé sa mère
Avec ferveur, toute la nuit,
Dans l’atmosphère recueillie
De la maisonnée assoupie,
Et cette communion des êtres
A resserré plus fort les liens
Qui unissaient leurs deux esprits
En faisant se joindre leurs mains.
 
Lors dans un murmure distinct
Doucement sorti de sa bouche,
L’âme légère et apaisée
D’avoir pu mener jusqu’au bout
La mission qui lui incombait,
Elle expira son dernier souffle
 
Et lâcha prise pour de bon
De la plus sereine façon,
Abandonnant son existence
Sans opposer de résistance ;
Ouvrant l’invisible chemin
Que nous emprunterons demain,
Le corps dissout et le cœur nu
Pour avancer dans l’inconnu,
Vers notre dernière maison.


Ce poème est dédié à Monsieur Hovhannès Haroutiounian qui m’a confié ce souvenir.

Voilà la situation

Voilà la situation ;
Certains meurent, et nous vivons…
C’est difficile à admettre
Mais c’est notre condition.
 
À nous qui sommes vivants,
Nous qui sommes les suivants,
De prendre la directive
De vivre autant que possible
 
À l’écoute de nos rêves,
Ceux qui font grandir les êtres,
En accord avec nous-mêmes
Jusqu’à ce que mort s’en suive…

Ferme les yeux, petit

– 24 avril 1915 –
 
Ferme les yeux, petit,
Il y a des récits
Plus glaçants que des cris
Et beaucoup trop d’horreurs
Qui font saigner le cœur
 
Ferme les yeux, petit,
Pour ne pas regarder
Ce qu’ont dû endurer
Ces hommes et ces femmes,
Ces enfants, ces bébés
 
Ferme les yeux, petit,
Ce qui est innommable
Ne peut recommencer ;
On a tourné la page,
Le livre est refermé.
 
Ouvre les yeux, petit,
C’est le sang de ce peuple
Qui coule dans tes veines,
C’est le sang de tes sœurs
Qui rougit la rivière
 
Ouvre les yeux, petit,
DZer tatik yev mayrik,
DZer papik yev hayrik *
Ont fait partie peut-être
De ce million d’ancêtres
 
Ouvre les yeux, petit,
Sur les photos d’archives
Du premier génocide,
Car hélas les coupables
Ont « perdu la mémoire »
 
Ouvre les yeux, petit,
Les années ont passé
Mais tu es toujours là ;
Ton drapeau pour flotter
A besoin de tes bras
 
Ouvre les yeux, petit,
Il n’y a pas de paix.
L’histoire se répète
À deux pas des frontières
Que l’on vous a laissées…

                                                                          * Ta grand-mère et ta mère,
                                                                             Ton grand-père et ton père


« 24 avril 1915 » Encre de Chine sur papier – 12 x 21 cm
Croquis du peintre Hovhannès Haroutiounian

Il paraît que c’est l’Avent

Il paraît que c’est l’Avent ;
Des boutiques féériques
Rivalisent d’ornements,
Et d’élégantes toilettes
Se constellent de paillettes
Pour attirer le chaland.
Des gourmandises s’affichent
Sur les murs, les magazines…
Tous ces mets appétissants
Qui s’étalent en vitrine
Font saliver les passants.
 
 
Il paraît que c’est l’Avent ;
L’on se presse et l’on s’affaire,
Beaucoup de stress et des grèves,
C’est un peu dans l’air du temps,
Pour chercher ce qui va plaire
Aux enfants, petits ou grands…
Les guirlandes aux fenêtres
Clignotent obstinément
Et les pauvres conifères
S’entassent piteusement
Sur le trottoir des marchands.
 
 
Il paraît que c’est l’Avent.
Trop de gens assurément,
Sans emploi, sans domicile,
Vivent dans le dénuement ;
Et circulent les errants,
Main tendue et ventre vide,
Tandis que le froid s’infiltre
Sous leurs maigres vêtements…
Peut-on vraiment se réjouir
Quand nos appétits conduisent
À tant d’actes aberrants ?
 
 
Il paraît que c’est l’Avent.
Les magasins sont en fête ;
Tout se vend et tout s’achète
Sauf ce qui compte vraiment.
Prenons-nous encor le temps
De penser différemment,
Ou avons-nous renoncé
À notre discernement ?
 
Où est l’esprit de Noël
Qui le rendait si charmant ?

Tous ces morts

À quoi servent tous ces morts
Que chaque année l’on honore
Si ce n’est à raviver
Les faits d’armes du passé ?
Les combats de nos aînés,
Qu’ils soient glorieux ou pas,
Ont façonné notre histoire
Avec tous ses aléas.

À quoi servent tous ces corps
Qui sous terre dorment encor ?
Ils restent dans nos mémoires
Parce qu’ils ont sacrifié
Leur jeunesse pour sauver
Leur pays, ou redonner
Le goût de la liberté
À ceux qui étaient privés
De cette nécessité.

Ils sont là pour nous guider
Vers plus de sagacité,
Sur les rives de la paix ;
Mais aussi, par leur exemple,
Encourager il me semble
À aimer et protéger
Les êtres qui nous sont chers,
Les valeurs auxquelles on tient,

L’idée de ce qu’il faut faire
Quand on est un être humain
Pour devenir ce que l’on nomme
Avec du respect : Un Homme.