Un jeune garçon veille

– À Arman Balasanyan –


Un jeune garçon veille, assis près d’une stèle,
Dans la marée mouvante de ce champ de drapeaux
Aux couleurs éclatantes, recolorant le ciel
Endeuillé par la perte des enfants du pays ;
Sur cette belle terre où dorment les héros
De la dernière guerre qui meurtrit l’Arménie.
 
Le jeune garçon veille, en gardien solitaire
D’une tombe encor fraîche, calme et déterminé,
En contenant sa peine autant qu’il est possible ;
Si touchant dans la force de sa tendre jeunesse
Et du doux caractère de son être sensible
Durement éprouvé par ce qu’il vient de vivre.
 
Le jeune garçon veille où l’âme se recueille,
Dans ce lieu de prière aux cinq mille cercueils ;
Quand les mots se libèrent de sa gorge nouée,
Dans l’extrême émotion de ce lien préservé,
Il récite un poème adressé à son père
Dont l’image chérie sourit à l’infini.

Martiki yerke *

Dès la première écoute, me touchant en plein cœur,
L’intense mélodie jaillie de l’intérieur
Comme un élan surgi du plus profond de l’être,
A retenu mon souffle dans l’ardente prière
D’un peuple qui a déjà bien assez souffert.

Cette chanson poignante fait vaciller mon cœur,
Me poursuit sans répit, s’infiltre dans ma tête ;
Elle passe et repasse, me chavire sans cesse
Faisant tourner en boucle sa vibrante ferveur.

Mon esprit habité par les sonorités
De ces mots provenant d’une langue ignorée
Met mon cœur en alarme ; c’est comme si mon âme,
Puisant au réservoir des racines anciennes
Tout ce que ma mémoire a peut-être oublié,
En percevait le drame et d’instinct comprenait.



*Chant du Soldat
 
Chant arménien écrit par Gegham Saryan et mis en musique par Ashot Satyan, en 1944, à la mémoire des soldats qui ont combattu et sont morts lors de la Seconde Guerre Mondiale.



C’est un homme qui chante

– À Hayk Harutunyan –


C’est un homme qui chante bien qu’encore attablé,
Les yeux perdus au loin vers une autre contrée,
Dans toute la grandeur de sa simplicité
Et l’émotion sincère de ce chant retrouvé
 
C’est un homme qui chante, pris dans sa vérité,
Le visage habité par tant de gravité
Qu’on ne peut qu’écouter ces couplets émouvants,
Et l’on compatit même de le voir ennuyé
Par l’aigu de sa voix qui peine par moment
 
C’est un homme qui chante à la fin du repas,
Il sourd de sa poitrine comme un pleur étranglé,
Tandis que deux amis accompagnent son chant ;
Harmonies de guitare et de luth oriental
Jouant la mélodie et renforçant sa voix,
Partageant les accords d’un moment d’amitié
 
C’est un homme qui chante, triste et digne à la fois,
D’un élan spontané qui arrête le temps,
Cet air mélancolique que chantaient des soldats
Terrés dans les tranchées, tout en se languissant
D’une mère restée en Arménie, là-bas
 
C’est un homme qui chante, comme une autre prière
Qui s’insinue en vous et vous serre le cœur,
Au nom de son pays et de tous ses ancêtres,
Si loin de sa famille qui demeure en son cœur
Il chante simplement, dépassant les frontières,
Cette chanson poignante arrivée jusqu’à moi.