Un ruisselet

– À ma fille


Un ruisselet coule le long de la plaine,

S’attarde, musarde, tâtonne, se traîne,

Lézarde et s’échappe, se cherche et se perd,

Hésite et se lance dans la découverte

Le ruisselet glisse sur l’argile fraîche,

Chantonne et gambade dans sa robe claire,

Bavardant joyeux près des rives vertes

Des roseaux, des joncs et des salicaires

Un ruisseau sautille parmi les vallons,

Chaloupe et gambille sur son lit calcaire,

Se râpe parfois dans les gravillons

Tapissant la sente qu’il suit sans s’en faire

Le ruisseau jaillit, source cristalline,

Dévale la pente le long des collines,

Prend de la vitesse, se sent invincible,

Tout à l’allégresse du vent qui l’enivre

Le ruisseau bondit, court à perdre haleine,

Se frotte et se griffe aux ronces des berges,

Se cogne et se blesse, le cœur en alerte,

Sur les roches grises aux vives arêtes

La rivière gonfle sous l’eau de la pluie

Qui descend sur elle depuis quelques nuits,

Grosses larmes tièdes qui tombent sans bruit

Et qui l’accompagnent dans ses insomnies

La rivière file, au gré des courants,

Traverse les champs jusqu’à l’affluent

Où elle se jette, comme on s’étourdit

Pour se libérer d’une frénésie

Qui lui a laissé si peu de répit

La rivière coule, le corps aguerri,

L’esprit libéré, jusqu’à l’estuaire

D’où elle pourra rejoindre la mer,

Le cœur assagi et l’âme sereine.




Avoir vingt ans

– À ma fille


Avoir vingt ans aujourd’hui,

Sur une terre qui saigne

Sur une terre brûlée

Ou saccagée par la grêle ;

Où tant de déserts avancent

Et les glaciers disparaissent,

Où la vie meurt en silence

Par l’avidité humaine

Avoir vingt ans aujourd’hui,

Dans la grande mise en scène

Des égos et des profits ;

Dans cette époque obscurcie

Où les mots de pénurie,

De perte d’autonomie,

De cataclysmes, de guerre

S’insinuent dans notre tête

Et gangrènent nos esprits

Avoir vingt ans aujourd’hui,

Et s’émerveiller encor

De chaque petit trésor

Que l’on garde en son écrin ;

L’iris doré d’un félin,

Les mots touchants d’un bambin,

La féerie d’une opale,

La fantaisie d’un lapin

Qui détale et fait des bonds

Puis cherchant la dalle fraîche

S’allonge de tout son long

Dans un total abandon

Avoir vingt ans aujourd’hui

Et s’enthousiasmer toujours ;

Croire en la vie, en l’amour,

À la grâce de l’instant,

Aimer à prendre le temps

Des choses faites soi-même,

Ignorant les injonctions

Des grands donneurs de leçon

Qui ont pourtant laissé faire,

Vivre sa vie au présent

Et s’attacher à ses rêves.

Apparition

– À la mémoire de Rosa –


Une femme souffrante, à la maternité,

Et sous le plafonnier dont la lumière intense

Éblouissait les yeux de cette parturiente,

Est apparu un ange annonçant l’arrivée

Et le prénom donné de son futur bébé

Une mère effrayée par cette apparition

Précédant le docteur répétant au mot près

La prédiction de l’ange, bientôt réalisée ;

Quand elle mit au monde un beau petit garçon

Qui porta le prénom qu’un ange avait soufflé.




Ce poème est dédié à monsieur Hovhannès Haroutiounian qui m’a conté ce récit.