Trois lièvres

– À O. –


Dans un champ trois lièvres filent,

Longues pattes et queue blanche,

Sous la pluie aux gouttes fines,

Grignotant en dilettante

De vertes pousses graciles.

Entre trèfle et graminées,

Dos ronds et longues oreilles

De noir joliment bordées,

Deux beaux lièvres font la sieste

Sous l’îlot d’ombre d’un chêne.

Un levraut surgit au loin,

Bondissant sur le chemin,

Flèche qui trace sa route,

Comme si le loup soudain

S’était lancé à ses trousses.

Filant à toute vitesse,

En un clin d’œil il traverse

Le terrain jusqu’au talus,

Énergique et résolu,

Puis repart en sens inverse,

Plein de fougue accumulée,

Dans une course effrénée.

Quelle joie de regarder

Ce jeune qui joue et teste

L’incroyable agilité

Que lui donne son espèce,

Dans un élan mémorable

Dépassant l’espièglerie !

Et la tortue de la fable*

Pourrait perdre son pari.



* Jean de La Fontaine : Le Lièvre et la Tortue

Dernier regard du jour

– À ma mère –

Dernier regard du jour sur le champ de blé mûr

Aux épis coiffés d’or. Les troènes en fleurs,

Libérant les accords d’une haie de senteur,

Embaument l’air ambiant, ivresse des chemins.

Dépassant des jardins, chèvrefeuille et jasmin

Distillent aux passants leur murmure enivrant.

La marche est silencieuse au cœur de la nature,

Et le regard se perd à travers la ramure

Tortueuse des pins. La chanson ponctuée

De roulades et trilles d’un beau chardonneret

Sur un branchage gris attire l’attention ;

Pluie dorée du cytise au doux parfum miellé,

Belles-dames, vulcains, les ailes déployées

Pour mieux se réchauffer sur l’arbre aux papillons

Chargé de grappes mauves, ne renient pas leur nom.

La terre enfin respire près des rives tranquilles

Au sable fin sculpté, marbré de goémon,

Et le ciel cristallin bleuit à l’horizon,

Traversé seulement par le vol nonchalant

D’une mouette argentée revenant de l’estran.

Craquements dans la nuit

Craquements dans la nuit, grondement du tonnerre,

Zébrures de lumière, ruissellement de pluie,

La fraîcheur envahit peu à peu l’atmosphère

Trop lourde de la veille, surprenant l’endormie.

Roulements de tambour qui annoncent l’orage,

Fracas qui se répète dans un ciel indécis,

L’eau s’écoule à grand bruit et ce remue-ménage

Fait taire les oiseaux gazouillant dans leurs nids.

Après le vent, silence ; serait-ce une autre chance

De poursuivre ses rêves en retournant au lit ?

Herbe tendre et cocon douillet

– À mes parents –


Herbe tendre et vertes forêts,

Au camaïeu des canopées

Tapissant ce long paysage,

Filant au rythme régulier

Du train rapide qui s’avance

À travers les champs et les prés ;

Effilochures de nuages,

Géants suspendus et légers,

Blancs, cotonneux, qui se déplacent,

Poussés par un souffle indompté

Entraînant ces troupeaux fugaces

Vers de plus lointaines contrées.

Retour aux sources de l’enfance,

Là où l’eau heurte les rochers,

Auprès des proches qui m’attendent

Pour m’offrir un cocon douillet

Où réparer mon corps blessé.