Chante

– À Monsieur Shant Mkrtchyan –

Chante les sons, chante les vers, 

Chante la ronde des saisons, 

Feuilles mortes et primevères, 

Du soleil brûlant aux flocons ; 

  

Chante l’oiseau dans la ramure, 

Chante des ruisseaux le murmure, 

Chante l’esprit et la matière, 

Chante l’énergie de la terre ; 

  

Chante la foudre et sa lumière, 

Révélant nos cœurs dans le noir 

En zébrant le dôme céleste 

De la puissance de l’espoir ! 

  

Chante l’exigence du verbe 

Où viennent faséyer les mots, 

Souffle des âmes singulières 

Venues nous effleurer la peau ; 

  

Chante les sons, chante les vers, 

Chante les langues à l’unisson, 

Créant passerelles et ponts 

Ouvrant vers d’autres univers… 

Buveur d’écume

– À T. L.-C. –

Buveur de brume, buveur d’écume,

Buveur de temps, impénitent,

Buveur de prose, faiseur de vers,

Buveur de rêves, cueilleur de roses,

Buveur d’histoires, buveur d’orages,

Buveur d’eau, de vie, de thé vert,

Buveur de rosée, de nectar,

Buveur de nuit, ou d’arc-en-ciel,

Buveur d’étoiles dans les cieux noirs,

Buveur d’océans outremer,

Buveur de larmes, buveur d’espoir,

De poésie et de lumière.


Poème inspiré par le titre du livre de Guillaume Gallienne :

Le buveur de brume.

Faire le deuil

– Aux mutilés de guerre ou de la vie civile

qui peinent à se reconstruire. –


De ces années passées où tout nous souriait,

Faire pourtant le deuil, malgré tant de regrets,

D’une part de soi-même qu’il faut abandonner.

Faire la paix avec son être,

Dès lors, apprendre à regarder

Autrement ce sur quoi, hier,

L’on pouvait sans même y penser

S’appuyer avec fermeté.

Chercher d’inédites idées,

Dépasser ses propres limites,

Toujours plus loin s’aventurer,

Vers de nouvelles réussites.

Ne pas se résoudre à rester

En marge de sa propre vie,

Continuer à s’éveiller,

Même invalide et amoindri ;

Tenter de se réinventer,

Malgré l’âge et la maladie,

Puiser en nous cette énergie

Qui donne le goût d’exister

Dans une nouvelle harmonie.

Dédicace au Grand Palais

La foule se rassemble, s’éloigne, s’éparpille,

Se resserre, serpente, de cordons noirs sertie.

De toutes les couleurs, les livres se déclinent,

S’étalent sur des tables ou par strates s’empilent,

Découverts au hasard et lus en diagonale

Ou longtemps feuilletés, en immersion totale.

Le regard absorbé s’attarde sur leurs pages

En glanant au passage quelque intrigante phrase,

Picorant quelques mots, quelques vers délicats,

Avec délectation, loin des menus tracas.

Pour soi ou pour offrir à quelqu’un de son choix,

Bien des livres circulent pour notre grande joie,

Et l’heureuse fortune d’auteurs plébiscités

Par tous ces visiteurs attendant patiemment

Le moment espéré d’un échange inspirant.

Il suffit d’un instant

– À T. –
– À ce triste pays que je vois s’enliser… –

Il suffit d’un instant pour être délesté

De ce que l’on avait honnêtement gagné,

Malgré ce serviteur, fidèle s’il en est ;

Ce fringant destrier aux éclats argentés

Qui sillonnait la ville et vous en évadait,

Vous ramenant toujours aux portes du foyer.

Il suffit d’un instant pour être dépouillé,

Comme aux temps reculés jalonnant notre histoire ;

Ces époques barbares si souvent décriées

Où malandrins en nombre venaient vous détrousser,

Brigands dissimulés dans de sombres forêts,

Bandits de grands chemins sans peur et sans pitié.

Il suffit d’un instant presque inimaginable

Pour que la force hostile et la brutalité

Gratuite se déchaînent contre un être isolé,

Désarmé, vulnérable ; expérience palpable ;

Trois contre un c’est facile, et vraiment pitoyable

Si l’on a ne serait-ce qu’un peu de dignité !

Il n’est pas conseillé d’aller seul aujourd’hui

Dans des lieux désertés, lorsque tombe la nuit,

Au risque prévisible de devenir la cible

De tant de tristes sires à l’affût d’un butin.

Quelle époque sinistre pour les âmes sensibles ;

La lune en ses quartiers est le muet témoin

De crimes et délits se succédant sans fin.