Il suffit d’un instant

– À T. –
– À ce triste pays que je vois s’enliser… –

Il suffit d’un instant pour être délesté

De ce que l’on avait honnêtement gagné,

Malgré ce serviteur, fidèle s’il en est ;

Ce fringant destrier aux éclats argentés

Qui sillonnait la ville et vous en évadait,

Vous ramenant toujours aux portes du foyer.

Il suffit d’un instant pour être dépouillé,

Comme aux temps reculés jalonnant notre histoire ;

Ces époques barbares si souvent décriées

Où malandrins en nombre venaient vous détrousser,

Brigands dissimulés dans de sombres forêts,

Bandits de grands chemins sans peur et sans pitié.

Il suffit d’un instant presque inimaginable

Pour que la force hostile et la brutalité

Gratuite se déchaînent contre un être isolé,

Désarmé, vulnérable ; expérience palpable ;

Trois contre un c’est facile, et vraiment pitoyable

Si l’on a ne serait-ce qu’un peu de dignité !

Il n’est pas conseillé d’aller seul aujourd’hui

Dans des lieux désertés, lorsque tombe la nuit,

Au risque prévisible de devenir la cible

De tant de tristes sires à l’affût d’un butin.

Quelle époque sinistre pour les âmes sensibles ;

La lune en ses quartiers est le muet témoin

De crimes et délits se succédant sans fin.

Palais du livre

Sous l’immense coupole de ce temple de verre

Où sont entreposés tant de livres divers,

L’on marche et l’on furète, toujours à la recherche

D’un trésor oublié, apparent ou caché,

Fait de rimes ou non mais joliment tissé

De mots venant à soi telle une pluie d’été,

Rafraîchissante ondée nous comblant du mystère

D’émotions éphémères, de sentiments mêlés,

Heureux de dénicher l’ouvrage qui nous plaît.

Arrivées et départs

Parce que la vie est faite d’arrivées et de départs,

Qu’il faut s’en accommoder, en s’y pliant tôt ou tard ;

Parce qu’ici ou là-bas, les distances se ressemblent,

Et bien qu’en le déplorant, nous ne serons pas ensemble ;

Puisque nous allons nous voir juste avant de nous quitter,

Que ce n’est qu’un au revoir teinté déjà de regrets,

Il ne faudra pas laisser planer sur nous la tristesse,

Chagriner ces quelques heures, les gâcher de maladresse,

Pour cultiver en nos cœurs le meilleur de ce qui est,

Et dans les mots qui demeurent, ne garder que la beauté.

Ravalement de façade

– À Julien Hoquet –

Vrombissements aigus, cri du métal,

Scie circulaire tranchant à vif

Le gris revêtement mural ;

Plaques arrachées, bruit de masse,

Tremblement des murs, bois qui craque ;

Et dans ce terrible vacarme,

À travers la fine poussière

Couvrant peu à peu les fenêtres,

À l’ombre des échafaudages,

Il neige du polystyrène.

Dans ce décor de cinéma,

Des panneaux blancs gisent, plus bas,

Telle une banquise brisée,

Après la débâcle échouée.