Epileurs de chenilles

« La poésie est pourrie d’épileurs de chenilles, de rétameurs d’échos, de laitiers caressants, de minaudiers fourbus, de visages qui trafiquent du sacré, d’acteurs de fétides métaphores, etc.
Il serait sain d’incinérer sans retard ces artistes. » 

René Char

« Épileurs de chenilles »


Épiler des chenilles
Quelle curieuse idée !
Comment doit-on s’y prendre
Et avec quel outil ?

Faut-il une précelle
D’une extrême finesse ?
Je n’ose imaginer
Le temps que ça prendrait !

Ou juste un simple fil
Qui nécessiterait
Une dextérité
Rarement égalée !

Avec la cire chaude
Vous risqueriez, mes pauvres
De vous retrouver cuites
Dès le premier essai !

Le rasoir est peut-être
Le mieux approprié
Car il est sans douleur,
Mais pourrait vous blesser,

Ou bien alors la crème
Pour les peaux plus douillettes,
Si l’on n’est pas gêné
Par les poils incarnés ;

Quant à l’électrolyse
Taisez cette bêtise,
Vous risqueriez, c’est vrai
D’être électrocutées.

Pour celles qui voudraient
De nouvelles techniques
Il y a le laser,
La lumière pulsée ;

La méthode est plus chère
Et semble sans danger
Si l’on croit les experts,
Mais c’est vous qui voyez.

Groupées ou solitaires
Parfois processionnaires,
Urticantes, veloutées
Hirsutes ou bien peignées,
Il y aurait de quoi faire…

Allons Mesdemoiselles,
Gardez si ça vous plaît
Votre pilosité !
Elle fait votre renom
Et vous protège au fond
Des peureux et des êtres
Bien mal intentionnés.

Dans un autobus

Dans un autobus de banlieue,
Indifférent aux gens curieux,
Il se tient avec son portable
Racontant à la cantonade
Les péripéties de sa vie,
Celles d’hier et d’aujourd’hui…
 
Il est gai. Il a dû trinquer
Juste avant avec des amis ;
Il a le regard qui pétille
Et le sourire au coin des lèvres.
 
Il parle à la femme qu’il aime,
Espiègle autant que bienveillant,
Évoquant sans aucune gêne
Son amour sincère et touchant
 
Et ses compagnons de voyage,
Étonnés, l’écoutent et l’observent
Sans connaître ce qui l’anime,
Sans même imaginer sa quête…
 
Parmi eux c’est un anonyme,
Juste un peu plus libre peut-être.

Six mois sur TLP

Six mois sur TLP, et je me sens renaître.
Ce rendez-vous discret, chargé en émotions,
Moment privilégié propre à la création
Où l’écran lumineux ouvre en grand sa fenêtre,
Est devenu pour moi quasi incontournable.

Lorsque je ne peux pas m’y rendre quelques temps,
Je sens une impatience qui peu à peu me gagne.
Je pense à tous les textes qui s’écrivent là-bas,
Que je ne peux pas lire ou que je n’écris pas ;

À tous ces coups de cœur, ces pensées, ces alarmes
À tous les coups de gueule qui éclatent, et soulagent,
Les phobies, les douleurs, les amours, les nuages,
À ces rêves d’ailleurs, ces récits de voyages,
Ces mots simples, naïfs, ou plus sophistiqués,
Sincères, fastueux, savants ou familiers,
La beauté, la laideur, ces élans magnifiques,
Ces états des lieux tristes, apportant cependant
Leur pierre à l’édifice des textes poétiques.

À tous ces petits riens posés sur le chemin,
Que l’on trouve en passant, que l’on cueille ou respire,
Qui font qu’il est si bon de vivre pleinement
Pour goûter les surprises que la vie nous inspire ;
Amères ou sucrées, aigre-douces, ou acides,
Qui font rire, sourire, ou donnent le frisson,
Nous font monter les larmes, ou bien froncer le front,
Nous secouent ou nous charment, nous changent d’horizons…

Le chant du doudouk

C’est le chant douloureux du doudouk arménien ;
Voix profonde et poignante d’un peuple abandonné,
Qui a connu l’enfer en se voyant soudain
Livré aux yeux du monde à cette barbarie
Dont seul un « être humain » peut se rendre coupable,
En enfreignant la loi qui préserve la vie
Et commettant le pire en toute impunité.
 
C’est la plainte des âmes que l’on a sacrifiées
Sous des prétextes vils, crimes inqualifiables,
Héros et héroïnes injustement tombés
Sans renier leur Dieu, sur leur terre natale,
Pour garder cette flamme qui brille dans leurs yeux
Jusque dans le secret de leur éternité.
 
C’est un chant langoureux au timbre chaud et grave,
Évoquant la ferveur, le courage des braves,
Troublante mélodie aux accents admirables,
Douces sonorités venues du chœur des anges
Qui attendent là-haut, en chantant leurs louanges,
D’entrouvrir le passage aux âmes méritantes.
 
C’est le souffle du vent, le long des vastes plaines,
C’est le ruisseau qui court et jaillit aux fontaines,
C’est l’appel des montagnes aux neiges éternelles,
L’oscillation du lac qui ressource et apaise ;
 
C’est la voix des forêts bruissant des mille vies
Qui peuplent ses fourrés, et lorsque vient la nuit,
L’envoûtante musique qui peu à peu vous gagne
Par sa mélancolie, vous émeut jusqu’aux larmes.