L’inconnu du train Paris-Lorient

– À mon cher oncle Pierre-Alain Jaouën –
– À James Poniard, son ami de longue date –
– À l’inconnu du train Paris-Lorient –


L’inconnu dans le train m’a rappelé tes yeux

Aux lunettes cerclées de métal argenté ;

Ces années de jeunesse où tu portais la barbe

Quand avec tes amis des Beaux-Arts, amusés,

Vous aviez décidé de rendre cet hommage

Au grand talent d’Henri de Toulouse-Lautrec

En t’immortalisant dans ce portrait en pied ;

Photographie sépia aux coloris passés,

Souvenir émouvant d’une vie achevée

Qui hante ma mémoire tristement endeuillée.

L’inconnu dans le train avait un peu tes traits,

Figés sur le papier voilà bien des années

Quand, posant à genoux devant un chevalet,

Ton carton à dessin dessous le bras glissé

Un chapeau melon noir parfaisant ce portrait,

Tu fixais l’objectif, sérieux et habité

Par l’auguste mémoire du Maître regretté.

L’inconnu dans le train se souviendra peut-être,

S’il lit un jour ces vers inspirés au matin,

Qu’il croisa mon chemin un jour de grande peine

Et te ressuscita pour un temps incertain.



Une vie d’artiste

– À Monsieur Pierre-Alain Jaouën –


Pour Tonton qui disait en plaisantant « qu’il était une bande de jeunes à lui tout seul. » (Renaud)


Le silence a fait suite à la grande musique…

Ton âme était murée dans l’enveloppe triste

De ce corps décharné condamné au mutisme ;

Tant d’années prisonnier, absent à ta vie même,

Privé de ces passions qui en donnaient le sel.

Des siècles à fouiller contre vents et marées,

Pour rechercher des traces de vie fossilisée

Dès le Précambrien, puis les ères d’après,

Permettant d’avancer dans ce rare domaine ;

Offrant tes connaissances à différents musées.

Une vie de travail, galérien volontaire

Entre ton tour à pied, le four et l’atelier,

Après des années phare aux Beaux-Arts à créer

Ces œuvres raffinées, en digne céramiste.

Les argiles, les grès, la porcelaine fine,

Poteries délicates soigneusement poncées ;

Les pigments, les émaux, les engobes poudrés,

Le raku, les biscuits, les pièces qui chantaient

Tout en refroidissant après chaque fournée

Empreintes végétales et décors stylisés

Transparents ou opaques, aux savantes patines,

Manganèse et cobalt, oxydes métalliques,

Bronze, Sienne brûlée, ocre jaune ou bleu nuit ;

Craquelés et coulures, surfaces vitrifiées,

Brillants, mats et glaçures aux robes satinées,

Des rares céladons aux beaux rouges de Chine ;

Ces trésors de la terre sublimés par le feu

Que ton talent créait en te rendant heureux

Émerveillent toujours nos âmes orphelines.

Frère très estimé et père dévoué,

Fidèle à tes amis, dans la simplicité

De ce tempérament solitaire assumé ;

En ces moments de deuil, des étoiles scintillent :

Celles qui dans tes yeux illuminaient l’été.

Jeune femme arménienne

– À Hovhannès Haroutiounian –


Jeune femme arménienne

À la bouche vermeille,

La joue plus veloutée

Qu’une peau d’abricot

En ce printemps nouveau,

Jeune femme arménienne

Aux longs cheveux de miel

Relevés en chignon,

Rehaussé de fleurs fraîches

Ainsi que papillons,

Jeune femme arménienne

Souriant à la vie,

Si douce et naturelle

Sous le ciel d’Arménie,

Te rends-tu à la fête

Danser le kotchari* ?

Jeune femme arménienne

Du foyer la gardienne,

Fleuron de la nation,

À quoi penses-tu donc

Quand ton regard se perd

Par-delà l’horizon ?

Jeune femme arménienne

À la belle âme fière

Inspirant les poètes

Et peintres de renom,

Où s’envolent tes rêves

Quand souffle l’aquilon ?


* danse traditionnelle arménienne

Jeune femme arménienne, huile sur toile de Hovhannès Haroutiounian, 33 x 41 cm, 2007.

Le printemps reviendra

Jeune fille aux yeux graves,

Vois-tu s’amonceler

Dans le ciel les nuages,

Et entends-tu gronder

Au lointain les orages ?

Jeune fille au cœur sage,

Profite de la vie

Avant que l’ennemi

N’avance jusqu’ici,

Rougissant la prairie

De ses crimes barbares.

Le printemps reviendra

Avec les hirondelles

Jouer sa mélodie

Entre fleurs et abeilles,

Et le ciel sourira

Aux enfants d’Arménie.


Toile de Hovhannès Haroutiounian, « Jeune fiancée », huile sur toile, 55 x 46 cm, 2009.

Concert pour la paix

– À Monsieur Armenag Aprahamian –


Dans l’éclat précieux des dorures,

Des tapisseries, des tentures

Dont l’écrin sertit ce moment

Agrémenté des longues palmes

À l’élégance végétale

De ces Arécas verdoyants

Dans les miroirs réfléchissant

Ces beaux lustres étincelants

Aux pendeloques de cristal

Dans l’écoute attentive de ce qui nous captive ;

Ces chants bouleversants s’élevant des racines

D’un peuple qui a su transcender la douleur,

Portant avec honneur ses humaines valeurs

La pureté des voix et la beauté des sons

Jaillis des instruments à la patine ancienne,

Nous étreignent le cœur et donnent des frissons

Par le poignant écho des âmes arméniennes ;

C’est le Qanoûn tremblant aux accents nostalgiques

Des trémolos vibrant aux plectres métalliques,

Vertigineuse danse au bout des doigts agiles

Pinçant adroitement tant de cordes graciles

C’est le souffle puissant, profond et langoureux

Du Doudouk arménien au timbre chaleureux

Dont le soupir se perd dans les abricotiers,

Les montagnes, les lacs, les plaines tant aimées

Les longs crins de l’archet glissant avec aisance

Sur les cordes tendues aux chevilles sculptées,

En caresses feutrées émergeant du silence

Par la peau translucide finement étirée

Du Kamantcha lustré aux rondes résonances

C’est la danse animée des papillons légers

Des mains qui virevoltent, se posant un instant

Sur la nappe de cordes, égrenant savamment

Les notes envolées d’invisibles portées

Charme, délicatesse des gestes gracieux

Éployant sous nos yeux ces airs mélodieux

Sublimés par la hampe au chapiteau sculpté

D’une Harpe dorée joliment ouvragée

Le grand Piano de jais en costume laqué,

L’aile ébène dressée pour laisser s’échapper

Tant de cascades vives, sonores mosaïques,

Sous les doigts déliés caressant le clavier,

Dévoile avec brio ses riches harmoniques ;

Juliette de Gounod, Manon de Massenet,

Desdémone incarnée par la compositrice

Se battant pour créer, trop rare Mel Bonis,

Aram Khatchatourian célébrant Gayané

Arno Babajanyan dans sa tendre Élégie,

La berceuse émouvante de Barsegh Kanachyan

Le grand Sayat Nova, et Komitas aussi

Avec son Shushiki et son Dle Yaman

C’est Arnaud, Vladimir, Lussine, la chorale,

Anoush ou Diana, Aghavni ou Iris,

Venus avec bonheur de divers horizons

Pour charmer nos oreilles de multiples façons

Exerçant leurs talents si généreusement

Qu’ils laissent des étoiles dans nos yeux éblouis

Et, gravées dans nos cœurs, les envolées lyriques

De toutes ces musiques qui enchantent l’esprit,

Encourageant la paix et célébrant la vie.